Le SDF – Partie 2

Il se passa une semaine avant que Sarah ne puisse revoir les 2 SDF. Deux jours lui suffirent pour finaliser le livre de Laurent Grenelle. Elle a avidement dévoré les pages à chaque trajet en métro, tout en cherchant des yeux à chaque fois que le métro atterrit à sa station les deux inconnus mais sans vain.

Mais, ce jour-là, une semaine après, alors qu’elle a perdu espoir, elle les aperçoit au même endroit sous la petite couverture crasseuse s’adonnant à leur activité préférée : la lecture. Ce soir-là, c’était un nouveau livre. « L’Alchimiste », peut-elle distinguer de loin.

La station est vide, personne ne descend à son arrêt et personne n’attend le prochain métro. Elle hésite, mais prend son courage à deux mains, et se dirige vers eux :

 » Merci pour le livre, il est passionnant », rétorque-t-elle tout doucement.
 » Heureux qu’il vous ait plu », répond le jeune homme, « Je m’appelle Jonathan et voici Jean-Paul »
 » Enchantée, je suis Sarah », dit-elle ne sachant pas comment entamer une vraie discussion.
 » Je vous aurais invitée avec plaisir à nous rejoindre, mais comme vous voyez, ce n’est pas très confortable pour vous »
 » Voilà un homme respectueux et galant », pense-t-elle intérieurement.

Puis d’un geste brusque, elle dévale les quelques centimètres qui l’éloignent de la banquise, et se retrouve assise à côté d’eux. Le vieil homme, qui n’a rien dit depuis le début, lui sourit et lui offre même une bière « Rincecochon », peut-on lire sur l’étiquette.
« Merci mais gardez-la pour vous c’est mieux », balbutie Sarah.

Deux minutes de silence passent avant que Jonathan ne le rompe subitement.

 » Vous vous demandez certainement pourquoi je vous ai prêté ce livre. Vous vous demandez même comment ai-je osé vous approcher. »
Prise au dépourvu, Sarah reste silencieuse, incapable de répondre, même si elle acquiesçait dans son for intérieur.
 » Vous savez Sarah », et il marque un silence avant de continuer.  » Quand on est SDF, on vit presque dans un monde parallèle. On voit les gens le matin, on les revoit le soir. Parfois même on commence à se rappeler des visages, de leurs habitudes. Mais, on n’interfère pas avec leur monde. Seuls les courageux s’y aventurent, pour demander une aumône ou de l’aide. Les gens pensent que mendier dans le métro en récitant le même discours est une solution facile pour gagner de l’argent. En réalité, ce sont les plus téméraires d’entre nous qui osent monter dans ce métro, regarder les visages fatigués et irrités dans les yeux et leur sortir le fameux discours. Car à chaque fois qu’on interfère avec l’autre monde, on perd une partie de sa dignité. A chaque refus, ou même à chaque fois qu’un passager remettre ses écouteurs dans les oreilles indifférent, on perd un petit bout de son être. »

Sarah écoute sans broncher, et n’ose rien dire. Elle se rappelle faire partie des indifférents, de ceux qu’on aimerait qu’on laisse tranquille dans le métro, sans les importuner avec ses problèmes d’argent ou de chômage. Elle a honte. Alors, dans un élan d’empathie, elle lâche :

 » J’ai regardé une émission récemment sur les centres qui accueillent les SDF. Il y en a un à la Défense, pas loin d’ici. Une chambre vous est offerte pour la nuit avec une douche et un dîner. Le saviez-vous? « 

Jonathan sourit puis répond avec détachement :
« Oui oui on le sait tous. Mais vous devez vous demander pourquoi on préfère vivre dans cette crasse s’il y a des alternatives. Malheureusement, ces centres offrent une nuit avec une obligation de repartir le lendemain. Comme ils ont des locaux et des budgets limités, ils veulent aider le maximum de personnes. Alors, on ne peut pas camper là-bas.
Le plus dur pour un SDF n’est pas de chercher à améliorer sa situation mais de l’accepter, s’y habituer. S’habituer au froid glaçant de l’hiver, à la sous-alimentation, à la saleté, aux cheveux huileux et aux chaussettes noires de crasse. S’habituer aux regards de pitié mais aussi de mépris, et d’indifférence. Alors, nous offrir un « paradis » pendant une nuit ne va jamais dans ce sens. C’est nous rappeler le goût de la vie d’avant, juste pour une nuit, avant de resombrer dans les ténèbres de la rue. Vous comprenez? C’est pour cela qu’on n’y va pas, et qu’on préfère lutter, chacun à sa manière, pour nous habituer à cette nouvelle vie. Jean-Paul y arrive très bien, il est à la rue depuis dix ans. C’est le plus robuste d’entre nous. Rien ne l’ébranle, n’est-ce pas mon grand ? »

Le vieux acquiesce encore de la tête mais sans rien dire. Sarah se demande s’il comprend ce que l’autre lui dit.

 » Mais il doit bien y avoir une solution, n’est-ce pas ? », s’indigne-t-elle.

 » Honnêtement, je n’en sais rien ! Il y a quelques associations qui viennent nous voir de temps en temps pour nous aider à chercher du travail, qui nous donnent des couvertures, de nouveaux habits. Mais, tant que ce monde nous sera austère, on sera toujours dans l’ombre. Ce que je préfère le plus dans les donations, ce sont les livres. Cela nous aide à rêver, à nous évader, à nous ressentir humains et à nous occuper même. Car les journées sont longues, il ne se passe rien surtout dans les stations de métro. »

« J’ai une très bonne idée alors ! », lâche Sarah avec excitation.

Le lendemain, elle s’adresse à un responsable du guichet de la RATP, qui la redirige vers une autre personne qui la redirige encore vers une autre personne … Elle passe la journée à appeler des associations ou des collectifs. Et le soir, elle se plante à la station avec un meuble à étagères en bois vieilli et des sacs remplis de livres. Elle installe la nouvelle bibliothèque, arrange les livres dans un ordre alphabétique, et prend une photo qu’elle poste sur son Instagram :  » La nouvelle bibliothèque pour SDF ».

FIN

PS : Les faits de cette histoire et ses personnages sont imaginaires. Mais rien de la réalité des SDF à Paris décrite dans la chronique ne l’est. Il y a plusieurs manières d’aider les gens de cet autre monde parallèle : un sourire, un livre, un sandwich, et rappelons-nous qu’ils ne sont pas heureux d’être à la rue et que cela ne les enchante absolument pas de faire l’aumône dans un métro ou dans la rue.

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