Le SDF – Partie 1

Il est 7 heures du matin, un rayon de soleil timide commence à pointer le bout de son nez à travers les rideaux de la chambre de Sarah. Au même moment, son alarme stridente, à la manière d’une sirène d’ambulance, interrompt le calme apaisant pour sortir la jolie sirène de son lit. Cheveux blonds ébouriffés, yeux de panda témoignant de la soirée tardive de la veille, et haleine de chacal à vous intoxiquer : voilà comment Sarah émerge de son lit douillet pour filer sous la douche.

D’un jet d’eau tiède, elle efface de son corps ainsi que sa mémoire les souvenirs de la nuit d’hier, refusant même de reconstituer l’ordre chronologique des flashbacks qui défilent dans sa tête. En sortant de la douche, elle appuie sur le bouton de la machine à café et attend d’entendre le petit bruit qui signifie que la fameuse denrée noire du matin est servie.

Habillée, maquillée, brushinguée, Sarah sirote sa tasse de café matinal en expirant les fumées de sa première cigarette adossée contre la fenêtre de son salon. Elle regarde vaguement les va-et-vient des passants, note les mamans qui courent pour déposer leurs enfants à l’école primaire en face de son immeuble. D’autres, potentiellement plus privilégiées, attendent dans leur voiture le moment, où à leur tour, elles colleront le petit bisou sur le front du gosse avant qu’il ne descende pour entamer sa journée. 

Une fois la clope terminée et le café englouti, Sarah glisse rapidement ses affaires dans son sac du jour, met son manteau et son écharpe pour se protéger du froid, ferme à clé sa porte et descend vers la station de métro. C’est tout un spectacle quand elle marche dans la rue vers la station. 3 minutes la séparent de la petite entrée souterraine. 3 minutes pendant lesquelles elle est complètement absente. Son corps, comme un automate, est guidé tantôt pour éviter les passants, tantôt pour trouver son chemin vers la station. Néanmoins, son esprit est ailleurs. Distraite, le regard vide, elle anticipe déjà l’arrivée à son boulot, la tête de son voisin de bureau, sa première pause café, la réunion qu’elle aimerait éviter pour finaliser son étude avant la deadline serrée du projet …

Une fois arrivée, toujours comme un robot, elle sort son pass Navigo et glisse de l’autre côté du tourniquet pour descendre et attendre à son tour le prochain métro. En descendant les escaliers, elle voit affiché « Prochain métro dans 6 minutes ». Elle fait une moue de sa bouche, commence déjà à être énervée. « 6 minutes ! J’ai perdu de justesse le précédent métro, c’est chiant!! ». 

A Paris, le temps ne se calcule pas en heures mais en minutes. On est tellement formaté par un système de productivité maximale que tout est chronométré pour ne pas perdre son temps. Paris méprise les personnes qui ne sont pas en avance pour leurs réunions, les parents qui ne sont pas là 10 minutes avant la sortie des classes, les amis qui laissent leur potes attendre quelques minutes seuls devant un verre et ceux qui rallument une deuxième cigarette à la pause clope. Paris méprise le retard et les retardataires. Elle les estime comme des parasites rebelles qui en ne s’inclinant pas à sa vision de l’homme-horloge, doivent être expulsés au fin fond des ténèbres. 

Mais laissons Paris tranquille et revenons à Sarah. Elle a 6 minutes à attendre, sans livre au fond de son sac, et sans 4G pour faire défiler machinalement son feed Instagram. Alors, elle ne trouve rien à faire à part balayer du regard le quai de la station. « C’est sale, tout est sale », se dit-elle, en notant le petit rat qui slalome à travers les chaises en métal sans même la faire sursauter. Elle remarque pour la première fois depuis 3 ans le distributeur automatique de bouteilles d’eau, bonbons et autres sucreries, et voit adossés à côté deux silhouettes. Ce sont deux SDF, calés l’un à côté de l’autre sous un plaid sale, troué et vieux comme le monde. Celui de gauche est un vieillard approchant la soixantaine, le visage enflé, les lèvres bleues et le crâne chauve d’où émanent quelques poils blancs qui résistent. En boule, la bouche fermée, il écoute doucement ce que lui raconte son voisin. Le SDF de droite est un jeune homme, la trentaine passée, des traits tristes dans un visage émacié, raflé par le froid glacial de Paris et par la banalité de la pauvreté. Il tient entre ses mains un livre et lit à haute voix pour son voisin les quelques lignes de la page ouverte.

« C’est mignon ! », pense Sarah. Elle hésite à un moment à sortir son smartphone pour prendre un cliché rapide de la scène avant de la poster sur son compte Instagram. « #instadaily, #metroparisien #… » Elle s’interrompt dans ses pensées, se traite de ridicule et continue à mater la scène. Persuadée qu’aucuns des deux hommes n’a noté sa présence, elle ne détourne pas son regard et reste figée à essayer de choper quelques bribes de la voix du lecteur. Tout d’un coup, le jeune homme pointe son nez hors du livre, lève ses grands yeux bruns sur Sarah et d’un geste inattendu lui sourit. 

Il faut savoir que dans le métro parisien, il est presque interdit de sourire surtout le matin. Il y a deux attitudes autorisées à avoir : la première est d’être complètement plongé dans la lecture d’un livre ou sur son téléphone, la deuxième étant de pratiquer la gymnastique de l’évitement. Comment éviter de croiser le regard d’une autre personne dans un métro blindé où nos corps se frôlent et où on ne voit que la graisse et la chair humaine : tel est le secret des parisiens !  Alors quand le SDF sourit à Sarah, elle est prise de court et reste plantée au sol incapable de détendre les mâchoires pour lui rendre son sourire. Mais cela ne semble pas déranger le jeune homme qui replonge aussitôt dans la lecture de son livre pour le grand plaisir du vieillard qui ne fait qu’acquiescer de la tête à chaque phrase terminée. 

Mais voilà que Sarah est sauvée par le gong ou plutôt par l’arrivée majestueuse du métro qui rejoint les quais comme un empereur qui inaugure sa soirée nuptiale. Elle saute dans le métro et quitte le quai de la station laissant les deux hommes à leur activité.

« C’était tellement gênant! », pense-t-elle puis chasse hâtivement de son esprit la vision du SDF qui lui sourit pour replonger dans la planification de sa journée.  Ce jour-là passe comme tous les autres : entre réunions, calls avec les clients, présentations et dossiers à finaliser … A 19h, elle quitte les locaux de son travail pour rejoindre un groupe d’amis afin de dîner tranquillement dans un restaurant asiatique. Ce soir-là Sarah ne sera pas saoule et rentrera tôt à son domicile pour plonger aussitôt la porte franchie dans un sommeil profond. 

Le lendemain elle effectue la même routine matinale avant de descendre la rue vers la station de métro. De l’incident de la veille, elle ne se souvient de rien. La journée fatigante a effacé tous les moments inutiles de sa mémoire. Une fois arrivée au quai, elle devra attendre 3 minutes. Là elle aperçoit la même scène de la veille. Les deux mêmes SDF au même endroit assoupis l’un contre l’autre. Elle détourne vite son regard avant que l’un d’eux puisse l’apercevoir et commence même à rêvasser. Soudain, elle sent une main se poser sur son épaule. Elle sursaute et aperçoit le jeune SDF qui lui tend un livre dans sa paume.  « Bonjour madame, il me semble qu’hier vous étiez intriguée par ce livre. Alors je vous le prête, il est excellent! Il vous divertira pendant votre trajet en métro ». Surprise, elle ne put sortir un mot. Quelques secondes défilent avant qu’elle ne comprenne la situation. Alors elle tend la main pour récupérer le présent et balbutie un petit merci sans oser regarder l’homme dans les yeux. Encore une fois, le métro arrive pour la sortir de cette situation embarrassante et elle en profite pour s’y engouffrer rapidement.

Une fois que le métro a quitté le quai, elle souffle et décide de découvrir le livre qu’elle a accepté d’emprunter. « L’homme qui voulait être heureux », lit-elle dans le titre, de Laurent Gounelle. « Jamais entendu parler, pense-t-elle. Puis elle commence à feuilleter les pages à la recherche d’une interpellation ou quelque chose d’intrigant. Finalement, elle se surprend à défiler les premières pages, assise sur le banc en scrutant les stations pour ne pas rater la sienne. 

Arrivée à son bureau, elle s’empresse de raconter l’histoire à sa collègue préférée Mathilde, qui se contente d’un oh avant de se remettre à sa tâche. Mais Sarah repense cette fois-ci plusieurs fois à cet homme mystérieux qui lui a prêté ce livre. Elle le sort de temps en temps de son sac pour caresser les feuilles vieillies et le remet rapidement, craignant qu’un collègue ne l’aperçoive. A la pause déjeuner, elle engloutit d’une traite sa salade, et s’offre 30 minutes de pause dans la salle de sieste pour se replonger dans son livre.  Le soir, en rentrant, elle descend à même la station, cherche le SDF du regard, mais il n’est plus là. Rien n’évoque la présence des deux hommes, leurs affaires et leur plaid ont disparu.  Elle continue tristement son trajet, pensant encore à cet incident jusqu’à chez elle où elle retrouve son amie devant son immeuble en train de l’attendre pour monter prendre un petit apéro et papoter. 

….

TO BE CONTINUED 

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