Enfin, j’étais juste « différent » – Partie 2

Yassine pousse la porte de l’hôpital, et se dirige vers la réception. Il demande de visiter son ami A dans le coma depuis 2 semaines. On lui octroie le droit de passer le voir pendant 10 minutes. En remontant l’escalier vers la chambre du patient, des larmes chaudes coulent sur sa joue. Il en veut à son ami, à la famille de ce pauvre garçon, à la société, au monde tout entier.

Il s’arrête devant la chambre et le regarde par la vitre. Une minute après, le médecin passe à côté et le reconnaissant, il lui sourit chaleureusement puis dit doucement : «Oui, il est toujours dans cet état. On fait tout ce qu’on peut, que Dieu lui vienne en aide ! ». Mais A n’entend rien de cette discussion, ne se rend même pas compte où il est aujourd’hui. Encore perdu dans ses souvenirs en boucle, son cerveau fait défiler pour la énième fois le même scénario.

-Est-ce que tu vas mieux?, demanda le cousin.
-Oui, j’ai encore mal à la cuisse, je peux difficilement bouger ma jambe, mais je vais mieux, répondit A tristement.
-Ton père est toujours en colère après toi, tu le sais ? Il refuse de venir te voir, et empêche toute la famille de prendre contact avec toi. La voisine qui a compris l’histoire a tout balancé au voisinage. Tout Sfax est au courant, on ne parle que de ça. Tu vas faire quoi?
-Je ne sais pas frère, balbutia A en fixant le toit de la chambre rudimentaire de l’hôpital.
-Je suis désolé, mais je ne peux pas t’héberger. Tu sais que si mon père savait que je viens te rendre visite, il me tuerait, lâcha le cousin.
-Oui, t’inquiète, je vais trouver une solution. Je vais demander à mes contacts dans la ville de m’héberger pour quelques jours. Je vais m’en sortir, tu verras, répondit A d’un ton déterminé.

Effectivement, le lendemain, A passa la porte de l’hôpital adossé à un quadragénaire avec un corps filiforme et un visage émacié. L’homme lui porta le petit sac où il avait quelques affaires de rechange et l’aida à monter dans sa voiture. Une fois à l’intérieur, il lui dit : « Ne t’inquiète pas A, tu vas être le bienvenu chez moi. J’habite tout seul, tu sais. Heureusement que tu n’as pas hésité de m’appeler. Ça me fait très plaisir de te recevoir. On a tellement de choses en commun tu sais ». A ne répondit pas, il regarda à travers la fenêtre les ambulanciers faire rentrer une petite fille en sang aux urgences. Il ne dit pas un mot jusqu’à l’arrivée.

Quand la voiture s’arrêta, il se retrouva devant une maisonnette toute mignonne, dans la banlieue de Sfax, dans un quartier résidentiel calme. Juste à la sortie de la rue, on se croirait déjà dans la campagne. Il soupira un instant puis descendit avec son hôte qui l’aida à monter les quelques marches qui le séparaient de la porte d’entrée. Une fois à l’intérieur, il s’affala sur le divan, et détailla de ses yeux les meubles de son nouveau logement temporaire. L’homme lui sourit tendrement, lui prit la main dans les siennes, et lui donna un petit bisou sur le front. A se sentit étrange mais ne dit rien. Alors, le quadragénaire lui murmura :
-N’aies pas peur, je suis ton ami. On a parlé pendant des mois sur Facebook. Je me rappelle les nuits entières qu’on a passé chacun devant son écran à discuter de tout et de rien. Tu es peut-être très jeune, mais tu es beaucoup plus mature que la plupart des gens que je côtoie. J’ai l’impression que tu as contribué fortement à changer ma vision des choses, à me pousser à assumer ce que je suis, et en être fier, à me battre pour exister, et de ne pas me morfondre sur mon sort. Tu m’as appris beaucoup de choses en dépit de ton jeune âge. C’est pourquoi aujourd’hui je veux te rendre la pareille. Tu peux rester ici autant que tu veux. Comme je travaille, je ne serai pas disponible tout le temps et puis je vais souvent à des soirées comme tu le sais. Fais de cette demeure la tienne. Et n’hésite pas à me contacter si tu as besoin de quoi que ce soit.
-Merci Farid, c’est très gentil de ta part, dit A d’une voix basse.

Quand Farid quitta les lieux après lui avoir montré sa chambre, et aidé à ranger ses affaires, A se permit de faire le tour de la maison. Il apprécia les goûts de son hôte, de vieux tableaux noir et blanc accrochés au mur du salon assortis au canapé gris décoré avec un plaid rouge flamboyant. Tout était rangé parfaitement, la cuisine italienne luisait de propreté. Il comprit plus tard qu’une femme de ménage venait tous les jours pour nettoyer et préparer à manger. Son hôte vivait comme un roi. Passant à côté de la chambre, il eut la curiosité de pousser la porte. Le lit et le grand dressing étaient en bois noir, tous les meubles étaient de la même couleur : noir corbeau. Il n’y avait presque pas d’affaires dans le dressing ni sur la table de chevet. Etonné de ce constat, A commença à angoisser un peu, et décida de retourner au salon.

La nuit, très tard, Farid vint le retrouver dans sa chambre. A était en train de dormir mais Farid continua à s’approcher de lui en lui caressant le visage, la nuque et s’aventura même pour laisser ses doigts se balader sur son torse. A se réveilla petit à petit sous ces petites caresses mais eut du mal à réagir directement.
Oui, Farid profita de sa jeunesse, de ses problèmes, de sa solitude, de sa cuisse meurtrie, et de son âme perdue. Il en profita pendant 3 semaines tous les soirs. Son agressivité ne donnait aucun répit à A. Ce dernier se réfugia dans les sanglots tous les jours avant de décider d’alarmer des amis, encore des connaissances de la communauté qui ont bien voulu l’aider.

Ainsi, A continua à changer de hôte, de logement, de quartier tous les mois. Il a arrêté sa scolarité, d’abord par choix puis contraint. Une fois son histoire ébruitée, il était connu par tous les habitants de la ville. Les quelques soirs où il a essayé de s’aventurer dehors, se remplir les poumons avec de l’air frais, il fut agressé d’abord verbalement, puis physiquement. Des hommes se sont même pris pour garants de la loi, défendeurs de l’article 230. A est devenu prisonnier dans ses propres terres, sur le sol qui l’a vu naître, et parmi les hommes qui ont accompagné ses premiers pas. Il était solitaire face au monde, l’angoisse est devenue sa meilleure amie. Les hauts et les bas s’enchaînaient, se croisaient, virevoltaient. Sa prison l’étouffait de plus en plus. Tous les jours, il souhaita mourir, s’imagina tous les plans de suicide, de vengeance et de torture. Chaque jour, il perdit un autre souffle.

A ouvre les yeux. « Il se réveille enfin !!! », crie l’infirmière. Et on appelle rapidement Yassine pour venir se réjouir des premiers instants de conscience de son ami d’enfance. Dans les couloirs, on entend la voix de Lara Fabian sortant d’un vieux CD :

« Sans jamais parler Sans jamais crier 
Ils s’aiment en silence 
Sans jamais mentir, ni se retourner 
Ils se font confiance 
Si vous saviez comme ils se foutent de nos injures 
Ils préfèrent l’amour, surtout le vrai 
A nos murmures… « 

The End 

 

A va merveilleusement bien aujourd’hui, il a retrouvé le sourire et la liberté dans un pays qui accepte sa « différence ». Mais ce jeune homme, de quelques années mon cadet, a une joie de vivre incroyable en dépit de son passé et de ses séquelles. Ambitieux, il rêve encore de réussir, de devenir meilleur et se donne les moyens pour le faire.
Merci pour cette vraie leçon de vie !

2 commentaires sur “Enfin, j’étais juste « différent » – Partie 2

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  1. J’ai enfin fini de lire les 2 articles et l’histoire est poignante, par le rejet d’un enfant, la violence des abus de confiance. Et je pense à la froideur administrative face aux risques que prennent les migrants qui cherchent asile…très bien raconté!

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